Entretien avec Philippe Breton, anthropologue au CNRS.
La robotique pour comprendre la vie
Le désir de donner vie à des créatures à l'image de l'homme est en fait un vieux projet
Ce projet est passé à travers toute une série d'imaginaires : religieux avec le Golem, magique avec les statues de l'Antiquité ou encore technique avec les automates. La science moderne a hérité de ce projet vers le milieu du 20ème siècle avec l'espoir de doter les machines d’une conscience. John von Neumann, mathématicien à qui l'on doit les premiers plans de l'ordinateur en 1945, pensait alors que l'homme ne mettrait que quelques années à atteindre cet objectif.
Et aujourd'hui, où en sommes-nous ?
Il faut distinguer les robots outils des robots créatures : pour les premiers, des progrès immenses ont été accomplis. Mais pour les seconds, et même si là aussi de grandes choses ont été faites, nous sommes loin du compte. Et pour cause ! L’homme serait capable de doter un robot d’une intelligence "humaine" si celle-ci était distincte du reste : or notre intelligence n’est pas que logique, elle est profondément ancrée à notre corps, ne serait-ce qu’au travers des émotions. C’est pourquoi aucune machine n’est, et ne sera, dotée d’une conscience au sens humain du terme. Mais l’homme continue à chercher, poussé en fait par son désir de compréhension de la vie.
La littérature a donc pris beaucoup d’avance sur la réalité…
Il est vrai que dans les ouvrages de science-fiction, comme au cinéma d’ailleurs, l’espoir de créer une espèce "alter ego", capable de nous répondre, est omniprésent. C’est comme si nous nous sentions un peu seuls et que l’on voulait créer une nouvelle espèce proche. A ce titre, la littérature a largement influencé notre vision des robots, accentuant ainsi les désirs et les peurs. Le terme de "robot" vient même d’une pièce de théâtre du début du siècle, d’un auteur tchèque, Karel Capek.
Justement, comment les robots y sont-ils représentés en général ?
La science-fiction est un champ très ouvert mais deux modèles dominent. Le premier peut être symbolisé par l’oeuvre d’Isaac Asimov pour qui la SF est un moyen de penser les relations futures entre hommes et machines : comment rendre celles-ci agréables et utiles ? A l’opposé, la vision de Philippe K. Dick est plus pessimiste. Il met en scène des jeux un peu angoissants où l’on n’arrive plus à se situer et où les robots prennent le dessus sur l’être humain en se retournant contre lui.
Ces visions ont-elles influencé la recherche ?
Il est indéniable que le champ de la science-fiction et celui de la recherche, en robotique et en intelligence artificielle plus particulièrement, agissent mutuellement l’un sur l’autre. Par exemple, Isaac Asimov a écrit les Trois lois fondamentales de la robotique, règles à respecter pour aller vers une évolution souhaitable de la robotique. La plus importante tient en cette phrase : un robot ne doit jamais nuire à un être humain. Ce précepte a fortement conditionné toutes les recherches actuelles.
Les robots risquent-ils de prendre le pouvoir un jour ?
Ce fantasme est très ancien et existait déjà pour toutes les créatures artificielles que nous avons citées. Il se nourrit de trois craintes sociales assez fortes. La première est à rapprocher de la xénophobie, la peur devant un "autre" radicalement différent qui constitue alors une menace. La seconde est celle d’une société déshumanisée, peuplée plus d’objets que d’hommes et de femmes : mais notre histoire, notre évolution physique et sociale sont profondément liées à celle de nos outils. Enfin, ceux qui ne se sentent pas forcément à l’aise avec la technologie redoutent d’être totalement dépassés, de devenir en quelque sorte analphabètes. Ces réflexes de peur ne sont pourtant pas si justifiés.
Vraiment ?
D’une part, la communication directe entre les hommes n’est pas prête de disparaître, même si certains raffolent et s’enferment dans un mode de communication technologique. D’autre part, nous sommes déjà encerclés par les robots et personne ne le vit mal : les feux rouges sont des robots ! Enfin, combien de personnes peuvent-elles se targuer d’utiliser leur téléphone portable, leur ordinateur ou leur magnétoscope au maximum de leurs possibilités ? Nous nous contentons en général des options simples, celles qui ne demandent pas de grandes aptitudes. Cela n’empêche pas de militer pour que tout le monde bénéficie le plus possible des apports de la technologie. Pourquoi ne pas instaurer la culture de l’algorithme pour tous ?
Notre perception des robots a-t-elle vraiment changé depuis les débuts de la robotique ?
Dans les années cinquante, les sociologues se demandaient ce que nous ferions de notre temps libre à l’aube de l’an 2000. Aujourd’hui, la donne socio-économique a changé : les gens veulent garder leur emploi et travailler ! Les robots qui écrivent, tiennent les caisses dans les supermarchés, cuisinent ou réparent les voitures à notre place ne sont donc plus en odeur de sainteté. Cette situation pourrait encore se retourner si nous retrouvions une situation de plein emploi, ce qui n’est pas pour demain.
D’autre part, les hommes pensaient que les robots pourraient un jour résoudre à leur place tous les problèmes les plus complexes. Dans le domaine militaire par exemple, il y avait l’idéal du robot qui gagnerait la guerre à lui tout seul. Mais l’actualité parle d’elle-même : qui parle encore de technologies après une guerre, lorsqu’il s’agit de pacifier un pays meurtri ?
Philippe Breton
En Savoir +
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Philippe Breton, Cultures et sociétés en Europe, Strasbourg, phbreton@club-internet.fr