Charles Darwin - Le voyage d'un naturaliste autour du monde

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Le voyage de Darwin


ETAPE 1
27 décembre 1831

Plymouth, côte sud-ouest de l’Angleterre. Bloqué à quai depuis plus d’un mois par le mauvais temps, un voilier de 240 tonneaux affrété par l’amirauté britannique quitte enfin le port : c’est le HMS Beagle (His Majesty’s Ship Beagle). A son bord, 76 hommes d’équipage et passagers dont l’un va révolutionner notre vision du monde vivant…
Mais pour l’heure, Charles Darwin n’est encore qu’un jeune homme de 22 ans, enthousiaste et complètement novice. Il est le naturaliste de l’expédition et récoltera des échantillons tout au long du voyage. Robert FitzRoy, capitaine de la marine royale, de quatre ans son aîné, est en charge de cette expédition autour du monde. L’objectif premier de l’équipage n’est pas d’étudier la flore, la faune ou les fossiles. Il s’agit de procéder à des relevés cartographiques et à des mesures chronométriques débutées lors du premier voyage du Beagle de 1826 à 1830. Trois passagers très atypiques font également partie de l’aventure. Ce sont des "sauvages" de la Terre de Feu, la pointe sud du continent américain, pris en otages lors de la mission précédente. Après avoir reçu un brin d’éducation à l’anglaise, ils vont être ramenés chez les leurs!
Darwin, "le philosophe", comme le baptiseront rapidement les marins du bord, est arrivé là un peu par hasard. Fraîchement diplômé de Cambridge où il a suivi des études de pasteur, ponctuées de cours de botanique et de géologie, cette invitation au voyage ne lui était pas destinée. Mais, le naturaliste initialement choisi ayant décliné l’offre, une opportunité hors du commun lui est ainsi offerte.
Fils et petit-fils de médecin, il s’était d’abord lancé dans des études de médecine qu’il arrêta en raison d’une trop grande sensibilité. Mais son goût pour la nature, la biologie et la géologie est resté intact. Un intérêt que semblait partager son grand-père. En témoigne son ouvrage Zoonomie dans lequel on décèlera les prémices de l’évolutionnisme. En 1831, cette théorie selon laquelle les espèces ont évolué en s’adaptant à leur milieu est déjà dans l’air du temps grâce aux travaux de scientifiques tels Maupertuis, Buffon et Lamarck. Mais il ne s’agit encore que d’hypothèses pour la communauté scientifique de l’époque. Le voyage sur le Beagle sera donc déterminant. Car c’est de cette expérience unique qu’aboutira, 28 ans plus tard, la publication du livre L’Origine des espèces dans lequel Darwin expose le mécanisme de l’évolution au travers de sa théorie sur la sélection naturelle. Cet ouvrage provoquera un véritable scandale en bousculant le dogme religieux alors en vigueur selon lequel toutes les espèces vivantes ont été créées par Dieu et n’ont pas changé depuis. Et dire que le capitaine FitzRoy avait failli éconduire le jeune Charles sur le seul critère de la forme de son nez qui ne lui paraissait pas témoigner d’une énergie et d’une détermination suffisantes pour une telle aventure!
Mais en cette fin du mois de décembre, Darwin est bien loin de deviner la révolution qu’il va engendrer. Jeune explorateur naturaliste, un peu dilettante, mais ayant un sens aiguisé du détail, il a les yeux rivés sur la prochaine étape, prêt à tout noter dans son petit cahier jaune. Cap sur les îles Canaries, à l’ouest du Maroc.



ETAPE 2
Du 27 décembre 1831 au 28 février 1832

Darwin démarre l’aventure par un terrible mal de mer tandis que le Beagle fait route sur Bahia au Brésil. Le 6 janvier, le navire s’apprête à accoster à Ténériffe, la plus grande des îles Canaries, au large du Maroc. Problème : les autorités locales l’en empêchent, craignant que l’équipage n’y apporte le choléra qui sévit en Angleterre. Le jeune naturaliste qui rêvait de visiter l’île est fort désappointé. Le capitaine FitzRoy décide alors de mettre les voiles en direction des îles du Cap-Vert, à la latitude du Sénégal. Les explorateurs y parviennent le 16 janvier et jettent l’ancre à Porto-Praya sur l’île volcanique désolée de San-Iago.
L’heure des premières observations a sonné pour Darwin, mais aussi celle des interrogations. En effet, une longue bande de calcaire parfaitement horizontale, située bien au-dessus du niveau de la mer, retient son attention. Les coquillages qu’elle contient prouvent qu’elle était autrefois immergée. Comment est-elle donc arrivée là ? Si des mouvements volcaniques violents étaient à l’origine de cette élévation, ils auraient brisé cette longue bande. La thèse de lents mouvements, sur de très longues périodes, proposée par le géologue Charles Lyell, dont Darwin est un adepte, semble bien correspondre à ce cas particulier. Le temps de rencontrer quelques autochtones et d’observer quelques animaux… le voilier repart déjà ! Après deux rapides escales sur les Rochers de Saint-Paul infestés de requins et sur l’île de Fernando de Noronha brûlée de sécheresse, le Beagle entre dans le port de Bahia le 28 février 1832.


ETAPE 3
Du 28 février au 5 juillet 1832

A son arrivée à Bahia, Darwin est d’emblée subjugué par la luxuriance de la forêt brésilienne. Les insectes font un tel bruit qu’il peut les entendre depuis le bateau qui a pourtant jeté l’ancre à plusieurs centaines de mètres de la côte! Charles profite de cette escale d’une quinzaine de jours pour explorer les environs. La géologie du lieu l’intrigue et notamment les rocs granitiques. Les matériaux les constituant suggèrent en effet une origine marine… Un diodon capturé près de la côte l’amuse beaucoup. Ce poisson étonnant possède la capacité de se gonfler pour se transformer en une sorte de boule! En touchant son ventre, Darwin provoque la sécrétion d’une substance rouge-carmin et se demande quelle peut en être la nature. En revanche, la condition des noirs rencontrés en ville l’amuse beaucoup moins, à l’opposé du capitaine FitzRoy qui, lui, fait l’éloge de l’esclavage. Cette différence de point de vue engendre une dispute animée entre les deux hommes. Furieux, FitzRoy lui interdit de partager sa table à l’avenir! Conscient de s’être emporté, il lèvera vite cette interdiction. Ses colères sont fréquentes mais passagères…
Le 18 mars, le Beagle quitte Bahia, direction Rio de Janeiro. Sur la route, le voilier passe par les îles Abrolhos où l’océan revêt une teinte brun rougeâtre inhabituelle. En étudiant à la loupe un échantillon de cette eau étrange, Darwin y observe de petites plantules en paquets cylindriques. Baptisées "sciure de mer" par les marins, ce sont elles qui génèrent cette couleur si particulière sur des distances pouvant couvrir plusieurs kilomètres!
Début avril, le voilier jette l’ancre à Rio de Janeiro. Darwin part explorer les alentours à cheval avec quelques coéquipiers. Sous une chaleur étouffante entrecoupée de pluies torrentielles, il y collecte une grande diversité de plantes, insectes et autres animaux. Dans la forêt, le recours à la hache est parfois nécessaire pour se frayer un passage. Sur le chemin, l’accueil dans les auberges est généralement rudimentaire. Fourchettes, couteaux et cuillers ne sont pas toujours au rendez-vous. Les explorateurs sont parfois contraints de tuer eux-mêmes à coups de pierre les poules devant leur servir de souper! Durant ce petit périple, certains membres de l’équipage décident de faire bande à part afin d’explorer la zone du Macacù. Trois d’entre eux décèderont quelques temps plus tard, probablement victimes de la malaria.
De retour à Rio de Janeiro, Darwin séjourne dans un petit cottage situé dans la magnifique baie de Botofogo. Il en profite pour étudier la faune environnante: vers de type planaires, grenouilles chanteuses, mouches lumineuses, papillons "coureurs", araignées, fourmis… Il constate que les rapports entre certaines plantes et certains insectes sont analogues à ceux que l’on rencontre en Angleterre, même si les espèces diffèrent.
Le 5 juillet, le navire appareille pour Montevideo, en Uruguay.



ETAPE 4

Du 5 juillet au 27 novembre 1832

Marsouins, phoques, manchots et feux d’artifice naturels ponctuent le trajet du Beagle entre Rio de Janeiro et Montevideo. Souffrant encore du mal de mer, Darwin n’est pas mécontent quand le bateau jette l’ancre le 26 juillet. Quelques jours plus tard, des membres de l’équipage sont réquisitionnés par le chef de la police locale pour calmer une insurrection en ville. La situation est tendue à Montevideo. Le jeune naturaliste envoie en Angleterre son premier lot de spécimens collectés depuis le début du voyage, non sans une certaine appréhension quant à l’intérêt que les spécialistes britanniques porteront à cet envoi.
Le navire commence l’exploration des côtes de la région, ce qui permet à Darwin d’effectuer plusieurs expéditions dans les terres regorgeant d’animaux parfois étranges : rongeurs aveugles, cochons d’eau énormes, cerfs puants, oiseaux moqueurs, gobe-mouches comiques, crapauds diaboliques, charognards répugnants, lézards-serpents, autruches rapides, perdrix stupides, pumas, lamas... Il fait aussi la connaissance des Gauchos, ces fermiers locaux maniant le lasso à merveille et menant à cheval d’immenses troupeaux de bétail à travers les pampas. Il partagera avec eux des mets exotiques pour un anglais de l’époque. Au menu : autruche et tatou!
Darwin passe plusieurs semaines à collecter des fossiles à Punta Alta, véritable catacombe de monstres appartenant à des races éteintes. Il découvrira d’immenses os fossilisés, parmi lesquels des restes de Megatherium, de Megalonyx, de Scelidotherium et de Mylodon. Surprise: certains de ces énormes mammifères préhistoriques inconnus présentent d’étranges similitudes avec le tatou actuel. Cette découverte majeure participera à la remise en cause de la fixité des espèces. Remise en cause renforcée par des ossements de Toxodon également trouvés sur place. Cet animal disparu est en effet étrange à bien des égards: taille d’éléphant, dents de rongeur, caractères anatomiques de pachydermes et d’animaux aquatiques. Darwin sera vivement surpris de retrouver au sein d’un seul et même animal des caractéristiques d’espèces actuelles si distinctes. Une autre singularité de ce sanctuaire hors-normes est fort intrigante. En effet, tous ces fossiles sont mêlés à des coquillages différant très peu de ceux de son époque. Ce qui confirme une des théories du géologue Charles Lyell selon laquelle la longévité des espèces de mammifères est inférieure à celle des espèces de mollusques. A l’automne, notre aventurier reçoit par courrier un exemplaire du second volume des "Principes de Géologie" de Lyell, livre qu’il attendait avec impatience. Mais pour l’heure, le capitaine FitzRoy a bien du mal à comprendre l’intérêt d’encombrer le bateau avec tout ces "déchets" qu’il juge inutiles!
Début septembre, Darwin, FitzRoy et Harris, un commerçant local anglais qui leur sert de guide, séjournent à Fort Argentina, une forteresse militaire. Le commandant du lieu les accueille avec suspicion et notamment ce naturaliste dont il ne comprend pas la mission. Les soupçonnant d’être des espions, il donne l’ordre à ses soldats de surveiller leurs moindres faits et gestes! Durant ces incursions terrestres, Darwin est surpris par la végétation locale souvent caractérisée par de vastes plaines herbues, les fameuses pampas. A quelles raisons attribuer le faible nombre d’arbres en différents points de cette région? La force des vents? Le type de drainage? Hypothèses peu convaincantes. Si, comme Darwin le croit, la présence de forêts est déterminée par la quantité annuelle d’humidité, la zone devrait en être couverte…
En novembre, de passage à Buenos Aires, il est étonné par l’aspect européen de la ville. Il en profite pour aller au théâtre, parenthèse de vie sociale dans cette rude aventure masculine. La beauté des "signoritas" de ce port sud-américain ne le laissera d’ailleurs pas indifférent! Peu avant le départ du Beagle pour sa prochaine grande étape, Charles envoie son deuxième lot de spécimens en Angleterre: ossements de Punta Alta, oiseau étrange, serpents, coquillages et crustacés, plantes, poissons, crapauds, graines, coléoptères… la liste est impressionnante!
Le 27 novembre, le voilier quitte le port de Montevideo et met le cap sur la Terre de Feu, à la pointe sud du continent. La rencontre avec les indigènes sera mémorable…



ETAPE 5

Du 27 novembre 1832 au 26 avril 1833

Depuis le 27 novembre 1832, le navire fait route vers la Terre de Feu, à la pointe sud du continent américain. Les trois fuégiens pris en otages lors du précédent voyage du Beagle vont retrouver les leurs. Au passage du bateau, des autochtones sautent en agitant leurs guenilles depuis la côte, en poussant un long hurlement sonore…
L’accueil sera pour le moins étonnant. Afin d’endiguer l’inquiétude palpable des indigènes, les explotateurs leur offrent des morceaux d’étoffe écarlate qu’ils s’empressent d’attacher autour de leur cou. L‘atmosphère se détend. En signe d’amitié, un vieillard coiffé de plumes et au visage étrangement peinturluré caresse la poitrine de Darwin tout en gloussant bizarrement. Mais les habitants du lieu restent tout de même interloqués par ces peaux blanches à longue barbe. Certains d’entre eux incitent d’ailleurs un des anciens otages à se raser. Ce dernier a presque oublié sa langue maternelle et semble assez honteux du comportement de ses congénères. Il faut dire qu’ils sont à des lieues des bonnes mœurs qu’on leur a inculquées en Angleterre. Seul un mince manteau en peau de guanaco, sorte de lama sud-américain, couvre tant bien que mal leurs corps nus! Puis l’étonnement monte d’un cran quand certains membres de l’équipage se mettent à danser et chanter, étonnement qui se mue rapidement en terreur à la vue des armes à feu qu’ils semblent connaître. Particularité surprenante: les "sauvages" imitent à merveille les gestes et même certains mots des membres de l’équipage!
Le climat est rude et agité dans ce pays montagneux couvert de forêts inhospitalières et en partie submergé. Le Beagle en fait l’amère expérience en sillonnant les côtes des nombreuses îles de la Terre de Feu. Une succession de tempêtes s’abattent sur le navire. L’une d’elles les contraint à gagner à la hâte le petit port de Wigwam Cove près du Cap Horn pour y passer Noël. A la mi-janvier de l’année 1833, FitzRoy qui s’est personnellement investi dans l’éducation à l’anglaise des trois fuégiens de l’équipage, décide de les installer à la tête d’une mission en bordure du détroit de Ponsonby. Les anglais y montent des habitations sommaires, labourent et ensemencent deux jardins. Quelques jours plus tard, à leur retour d’une excursion dans le secteur, des pillages ont eu lieu. Les anciens otages ont bien du mal à éviter les débordements de leurs camarades. Le pari de FitzRoy ne semble pas gagné… Les trois fuégiens anglicisés parviendront-ils à apporter un brin de civilisation occidentale dans cette contrée reculée? Le verdict tombera en hiver 1834 quand le Beagle repassera par la Terre de Feu… Mais pour l’heure, le bateau prend le large vers l’est, direction les îles Falkland.
Le 1er mars, le bateau jette l'ancre à Port Saint-Louis. Ces îles désolées sont à cette époque sous domination anglaise. Surprise: l’officier est à la tête d’une population dont la moitié au moins se compose de rebelles et d’assassins! Toutefois, l’île est beaucoup plus hospitalière que la Terre de Feu: animaux, poissons et légumes européens constituent un garde-manger abondant. Durant ses incursions dans les terres, Darwin est intrigué par certaines différences entre les espèces malouines et celles observées sur le continent sud-américain… La comparaison minutieuse des plantes, animaux et fossiles collectés durant le voyage lui procurera ultérieurement de nombreuses informations sur la manière dont des espèces similaires s’adaptent à des environnements différents. Courant mars, une goélette nommée Unicorn arrive au port. FitzRoy l’achète à son propriétaire et la rebaptise Adventure. Objectif: en faire un bateau de support au Beagle pour les relevés cartographiques. Il n’avisera pas ses supérieurs restés en Angleterre de cet achat. Une erreur qu’il payera plus tard…
Le 6 avril, le Beagle met les voiles pour la côte Est de l’Amérique du Sud. Le 26 avril, il revient à Montevideo qu’il avait quitté cinq mois auparavant.




ETAPE 6

Du 26 avril au 6 décembre 1833
Après plusieurs mois d’aventure entre la Terre de Feu et les îles Falkland, le Beagle rejoint Montevideo le 26 avril. C’est le début d’une longue série d’excursions terrestres pour Darwin, riches en découvertes et en péripéties. Première destination: le village de Maldonado près duquel un voyageur venant de Montevideo a été assassiné la veille... Qu’à cela ne tienne, Charles reste plusieurs semaines dans cette contrée peuplée de troupeaux d’autruches. Il s’y procure de très nombreuses espèces d’oiseaux et de reptiles ainsi que plusieurs quadrupèdes pour sa collection. A quelques milles du village, sa curiosité se focalise sur des tubes vitrifiés et siliceux se formant au contact de la foudre et du sable. En étudiant leur taille et leur nombre, notre naturaliste conclut au passage d’une décharge électrique très puissante dont l’étincelle s’est divisée en branches séparées avant de frapper le sol.
Le décalage culturel avec les habitants est saisissant, à en juger par l’étonnement de certains à la vue de la boussole de Darwin. Comment, lui qui ne connaît pas la région, parvient-il à indiquer la route à prendre pour se rendre à tel ou tel point? Ces autochtones qui confondent Angleterre et Amérique du Nord, lui posent une foule de questions: est-ce la Terre ou le Soleil qui se déplace, fait-il plus chaud ou plus froid dans le Nord, où se trouve l’Espagne…? Cet anglais cultivé qui produit du feu en frottant des allumettes chimiques sur ses dents suscite une véritable admiration!
Fin juillet, Darwin envoie en Angleterre son troisième lot de spécimens composé de 80 oiseaux, 20 quadrupèdes, de nombreuses peaux et plantes, des prélèvements géologiques et des poissons. Pour mener à bien cette collecte qui prend de l’ampleur, il s’est adjoint un membre de l’équipage, Syms Covington, pour l’aider… avec la bénédiction du capitaine FitzRoy, seul maître à bord! Cette collaboration avec Covington durera jusqu'en 1839, après la fin de l'expédition.
Début août, accompagné de gauchos, l’explorateur part à la découverte des rives du rio Negro. Charles goûte ainsi à la vie de ces "cavaliers-paysans" et apprécie le sentiment de totale liberté qu’elle procure. Mais elle a aussi ses dangers, les fermes étant parfois attaquées par des tribus d’Indiens très féroces. Pour s’en défendre, le gouvernement a équipé une armée sous le commandement du despotique général Rosas, que Darwin rencontre mi-août en arrivant sur les rives du rio Colorado. Mais il est choqué par la brutalité de ces soldats qui n’hésitent pas à massacrer les femmes indiennes et à faire de leurs enfants des esclaves. C’est en effet une véritable guerre d’extermination qui se déroule alors dans ce pays. Comme tous les blancs, notre naturaliste est une cible potentielle pour les Indiens rebelles. Il reste donc très prudent lors de ses excursions.
Durant une de ses expéditions, Charles est étonné que des animaux parviennent à survivre dans la saumure boueuse et fétide des lacs salés parsemant la région. Preuve que des êtres organisés sont capables de s’adapter et de se développer dans les environnements les plus hostiles.
L’instabilité politique est à son paroxysme dans cette région gangrenée par la corruption. En octobre, Darwin est bloqué une quinzaine de jours à Buenos Aires en raison d’un soulèvement mené par des partisans du général Rosas contre le pouvoir en place. Mais cela ne l’empêche pas de travailler. Ainsi, durant ce périple de plus de sept mois marqué par la sécheresse et la soif, le naturaliste observe de nombreux animaux: tatous, autruches, serpents, échassiers, lézards, poissons, oiseaux "ciseaux", viscaches, perroquets, perdrix, bœufs, hiboux, cygnes à cou noir, batraciens… et pumas dont il goûtera la chair.
La flore fait aussi l’objet de ses observations attentives. Il sera surpris par la quantité de cardons européens ayant littéralement envahi certaines contrées et par de véritables champs impénétrables de chardons géants. Son goût pour les ossements d’animaux préhistoriques sera également comblé: têtes de Mylodon et de Toxodon, immenses squelettes de mastodontes disparus, carapace d’un animal gigantesque ressemblant étrangement au tatou actuel, dent de cheval fossile… Ajoutés aux restes de mammifères éteints découverts à Punta Alta, tous ces ossements commencent sérieusement à remettre en cause le dogme religieux selon lequel les espèces n’ont pas évolué depuis leur création par Dieu!
Le 6 décembre, le Beagle quitte définitivement Montevideo. Le vent l’emporte vers la pointe sud du continent, avant de passer dans le Pacifique.



ETAPE 7

Du 6 décembre 1833 au 10 juin 1834
Le 6 décembre, le Beagle quitte définitivement Montevideo. Un soir, au large de la côte Est de l’Amérique du Sud, le navire est pris dans un nuage impressionnant de papillons s’étendant à perte de vue. Les matelots s’écrient qu’il neige des papillons! Darwin cherche une explication à leur présence si loin des terres: ont-ils été apportés par le vent, s’agit-il d’une grande migration? Il ne tranchera pas.
Le 23 décembre, le bateau jette l’ancre à Port Desire en Argentine. Faune et flore souffrent de l’aridité du lieu qui en limite drastiquement la diversité. Seuls quelques cactus, buissons épineux, guanacos, scarabées, lézards et oiseaux semblent peupler ces terres sauvages. En s’y promenant Darwin découvre un antique tombeau indien. Le 9 janvier, le voilier fait escale dans le beau et spacieux port de Saint-Julien situé à moins de 200 kilomètres au sud de Port Desire. Mais le pays environnant semble encore plus stérile. Notre naturaliste, le capitaine FitzRoy et quelques membres de l’équipage partent en exploration. Ils marcheront onze heures sans trouver la moindre goutte d’eau douce, et pas plus durant la totalité de leur séjour! Près du port, Darwin tombe nez à nez avec un squelette de Macrauchenia patachonica, un pachyderme disparu dont les os du cou rappellent le lama. Charles s’interroge sur la cause ayant conduit à l’extinction de toutes les espèces dont il a retrouvé des ossements depuis le début de son voyage. Extermination par l’homme, concurrence inter-espèces, extinction naturelle… plusieurs hypothèses sont sur les rangs.
Fin février, le Beagle arrive à hauteur de la Terre de Feu, à la pointe Sud du continent. L’heure de vérité a sonné pour le capitaine FitzRoy: les trois autochtones à qui il a donné une éducation en Angleterre ont-ils réussi à diriger la mission bâtie l’an passé et à "civiliser" leurs semblables? Le 5 mars, le navire jette l’ancre à Woollya. La mission est vide, une bataille semble avoir eu lieu… Un fuégien quasi-nu arrive sur un petit canot. C’est Jemmy Button, un des trois autochtones anglicisés. Il est complètement revenu à la vie sauvage et se montre assez honteux devant les membres de l’équipage. Il leur apprend que les deux autres fuégiens éduqués par FitzRoy se sont enfuis en volant ses affaires. Le pari du capitaine est perdu. Seule consolation: Jemmy a appris quelques mots d’anglais à sa tribu. Mais il ne veut pas retourner en Angleterre car il a maintenant une jolie femme à ses côtés. Les adieux sont émouvants…
Le 16 mars, le Beagle s’arrête dans le détroit de Berkeley, sur l’île orientale des Falkland. Froid, vents et orages de neige ponctuent les excursions de Darwin dans les terres humides peuplées d’oies sauvages, de canards lourdauds, de pingouins-baudets, de renards, de lapins et de quelques oiseaux. Le naturaliste est intrigué par deux espèces récemment introduites: les bovins et les chevaux. Alors que les premiers semblent s’être parfaitement adaptés à leur nouvel environnement, les seconds restent bizarrement cantonnés à une partie de l’île et paraissent dégénérer. L’attention du jeune Charles est également attirée par des myriades de gros fragments de roche anguleux formant de véritables "rivières de pierre", témoins d’un événement sismique passé à l’énergie colossale. Pourtant, aucune trace d’une telle secousse terrestre dans les annales historiques…
Le 13 avril, le Beagle rejoint l’embouchure du rio Santa Cruz sur la côte argentine. Le 18, Darwin, FitzRoy et une vingtaine d’hommes d’équipage partent explorer le fleuve mystérieux à bord de trois baleinières. Mais le courant est si rapide que les hommes doivent rapidement mettre pied à terre pour remorquer les embarcations à l’aide de cordages! Les aventuriers progressent très lentement, au prix d’une grande fatigue, sous le regard affûté des condors planant au-dessus d’eux. Pour couronner le tout, des traces de chevaux et de lances indiquent que des Indiens sont sur leurs traces… Malgré tout notre jeune naturaliste se passionne pour l’étude des structures géologiques qui l’entourent. Ses observations le convaincront que les falaises bordant le fleuve, et la Cordillère des Andes elle-même, résultent d’un lent mouvement d’élévation depuis le niveau de la mer. Le 4 mai, les vivres commencent à manquer et le rio Santa Cruz se fait plus rapide et tortueux. FitzRoy décide de faire demi-tour, coupant court à l’objectif d’atteindre les montagnes andines rendant déjà l’air glacé. Dix-sept jours ont été nécessaires pour monter, la descente ne prendra que trois jours!
Durant la seconde quinzaine du mois de mai, le voilier parvient à l’embouchure orientale du détroit de Magellan reliant Atlantique et Pacifique, au sud du continent. Le navire fait escale à Port-Famine le 1er juin alors que l’hiver prend ses quartiers. Les forêts sombres et humides couvrent le flanc des montagnes couronnées de glaciers. Dans la matinée du 10 juin, après une nuit fort noire de quatorze heures, le Beagle se jette dans le Pacifique!



ETAPE 8
Du 10 juin 1834 au 4 février 1835

Dans la matinée du 10 juin, le Beagle se jette dans le Pacifique! Après un arrêt sur les îles Chiloé battues par la pluie, le navire se dirige vers la ville chilienne de Valparaiso qu’il atteint le 23 juillet. Les explorateurs resteront près de trois mois et demi sur cette partie de la côte du Chili. Ce sera l’occasion de nombreuses expéditions au pied des Andes qui émerveilleront Darwin.
Au nord du port de Valparaiso, il observe de grandes couches de coquillages situées quelques mètres au-dessus du niveau de la mer. Pour notre naturaliste, il est évident que toute cette ligne de côte a été soulevée. La région est aussi creusée de nombreuses mines témoignant de la fièvre de l’or embrasant le pays. A Jajuel et à Yaquil, Charles découvre des mineurs au teint blafard, passant leurs journées entières dans ces sous-sols riches en minerais. Dans ce contexte de pauvreté aiguë, Darwin rencontre un vieillard qui a bien du mal à comprendre que l’Angleterre envoie au Chili un homme dont la seule occupation semble consister à pourchasser lézards et scarabées ou à casser des pierres! La végétation du pays est bien maigre: vilains palmiers, plantes rappelant les cactus, vergers et quelques acacias rabougris. La faune n’est pas plus abondante. Certains oiseaux amuseront toutefois Darwin comme le Tapacolo qui montre son postérieur, le ridicule Turco aux cris assourdissants et un oiseau-mouche très rapide. En revanche, les pumas sont nettement moins divertissants. L’un d’entre eux tuera deux hommes et une femme durant le séjour dans ces contrées chiliennes!
Fin septembre, Darwin tombe malade. La fièvre le cloue au lit, à Valparaiso, jusqu’à la fin du mois suivant. Mais il parvient tout de même à envoyer un lot de spécimens en Angleterre. Une fois remis, il apprend que le capitaine FitzRoy a fait une dépression. La surcharge de travail et la réprobation de l’Amirauté concernant l’Adventure, un bateau de renfort que FitzRoy avait acheté sans en informer ses supérieurs, l’ont épuisé. Il a même ordonné à un de ses lieutenants de le remplacer aux commandes du Beagle, de terminer le relevé des côtes au Sud, de se diriger vers le Cap Horn, puis de rentrer directement en Angleterre! Fort heureusement, le lieutenant refusa. Une décision inverse… et la théorie de la sélection naturelle n’aurait peut-être jamais vu le jour. Finalement, le capitaine se ressaisit et, le 10 novembre, le voilier quitte Valparaiso pour une deuxième visite aux îles Chiloé.
Le 21 novembre, le navire jette l’ancre dans la baie de San Carlos, capitale des Chiloé. Ces îles balayées par la tempête sont couvertes de forêts marécageuses et souvent impénétrables. Quelques jours plus tard, le volcan Osorno se met à cracher des torrents de fumée… Darwin rencontre des habitants très pauvres dont des Indiens convertis au christianisme. Toutefois, il se murmure que ces derniers pratiquent encore quelques étranges cérémonies au cours desquelles ils converseraient avec le diable dans des cavernes… Sur les différentes îles de l’archipel, le jeune naturaliste observe la faune et la flore. Il découvre une sorte de gigantesque rhubarbe sauvage, des lauriers odoriférants, des cèdres rouges, des pins Alerce, des hêtres méridionaux rabougris et un renard apparemment indigène.
Vers la mi-décembre, le bateau pénètre dans l’archipel des Chonos, au sud des Chiloé. Lors d’une magnifique randonnée, Darwin tombe sur des traces témoignant du passage d’un homme dans cette contrée pourtant inhabitée… L’explication viendra quelques jours plus tard. En effet, les explorateurs tombent nez à nez avec des matelots qui ont déserté un baleinier américain. Ils errent depuis quinze mois sur la côte sans savoir où ils se trouvent! Leur accueil à bord du Beagle les sauve d’une mort certaine.
Le nouvel an 1835 sera marqué, sans surprise, par une énième tempête. Ce temps épouvantable n’empêche pas le courageux naturaliste de multiplier ses observations affûtées: troupeaux de phoques puants, vautours prêts à dévorer leurs cadavres, cygnes à cou noir, cormorans, sternes, goélands, loutres, castors, oiseaux aboyeurs, myriades de pétrels, champs de fuchsias…
Le 18 janvier, le voilier est de retour dans la baie de San Carlos aux Chiloé. Le lendemain, Darwin assiste à l’éruption de l’Osorno! Il apprendra plus tard que plusieurs volcans de cette partie de l’Amérique du Sud sont entrés en éruption le même jour et s’interrogera sur leur possible communication souterraine. Le 4 février les explorateurs filent vers Valdivia sur la côte chilienne où les attend…un tremblement de terre!



ETAPE 9
Du 4 février au 7 septembre 1835
Le 4 février 1835, le Beagle quitte les îles Chiloé et parvient quatre jours plus tard à Valdivia, sur la côte chilienne. Le 20, à 11h30, la ville est soudainement secouée par un violent tremblement de terre. Les maisons de bois sont fortement ébranlées, la mer monte comme si c’était la grande marée et les habitants, saisis d’une folle terreur, se précipitent dans les rues. Le gros du séisme ne dure que deux minutes, mais les dégâts sont considérables. Dans les environs, la situation n’est pas plus enviable. Une vague immense a pratiquement rayé de la carte la ville de Talcahuano, les maisons de Concepcion sont en ruines, la côte entière est jonchée de poutres et de meubles, des rochers sont brisés en mille morceaux, les terres sont soulevées… et de nombreux morts sont à déplorer.
Pour Darwin, c’est un sujet d’étude inespéré. En effet, il observe des fragments de rochers recouverts de productions marines qui ont été jetés très haut sur la côte par la secousse. En faisant un rapprochement entre ce phénomène et les coquillages qu’il a précédemment observés à haute altitude dans la Cordillère des Andes, il est pris d’une certitude: ces montagnes sont issues d’une grande élévation provoquée par des tremblements de terres successifs de ce type, doublée d’un soulèvement insensible et fort lent. En apprenant que des volcans se mirent en éruption lors du tremblement de terre et que l’île de Juan Fernandez située à 576 kilomètres fut, elle aussi, violemment secouée, le naturaliste fait également l’hypothèse d’une communication souterraine.
Le 11 mars, le voilier jette l’ancre à Valparaiso, sur la côte chilienne. Charles en profite pour multiplier les excursions dans les Andes. La raréfaction de l’oxygène et le vent glacial rendent difficile l’ascension de ces sommets recouverts de neige éternelle. Mais Darwin oublie vite ce mal des montagnes en découvrant des coquillages fossiles à haute altitude, nouvelle preuve de l’origine marine de la Cordillère. Preuve encore plus éclatante: la présence de restes de laves sous-marines à plus de 2000 mètres d’altitude! Il est également surpris par la différence de faune et de flore entre le versant Pacifique et le versant Atlantique de cette chaine montagneuse. En effet, cette barrière naturelle infranchissable semble avoir généré le développement d’espèces très différentes sur ses deux versants.
Le 27 avril, Darwin démarre une seconde série d’excursions vers le Nord, depuis la pittoresque ville de Valparaiso où il ne retournera plus. Or, argent, cuivre… la région regorge de mines creusées par les véritables "bêtes de somme" que sont les mineurs chiliens. Lors de ses études géologiques le naturaliste est parfois suspecté de chercher des métaux précieux! Le pays est fortement marqué par la sécheresse avec des terres désertiques, pour la plupart stériles. Les quelques arbres et buissons du Chili central disparaissent progressivement au profit d’une plante très grande apparentée au yucca, tandis que les grands cactus cierges laissent la place à de plus petits modèles. Quant à la vie animale, guanacos et renards semblent constituer l’essentiel des quadrupèdes de la région. Dans ces conditions difficiles, se procurer eau douce, bois et fourrage pour les chevaux relève du défi quotidien!
Début juillet, Charles rejoint le Beagle au pied de la vallée de Copiapo. Le 12, l’équipage jette l’ancre dans le port misérable et désertique d’Iquique dans les environs duquel Darwin visite une exploitation de salpêtre. Sept jours plus tard, le navire parvient à Callao, le port de Lima, capitale du Pérou. Une révolution est en train de secouer le pays où règne une véritable anarchie politique. En effet, pas moins de quatre partis en armes se disputent alors le pouvoir. Dans ce contexte, les voyages à l’intérieur des terres sont interdits, empêchant le naturaliste d’explorer la région. Charles change donc son fusil d’épaule. Il envoie un lot de spécimens en Angleterre et visite la ville et ses proches alentours. Il tombe alors sur les ruines d’un ancien village indien. Les restes de maisons, collines sépulcrales, ouvrages d’irrigation, poteries, étoffes, bijoux et outils témoignent d’une civilisation avancée et suscitent son admiration.
Le 7 septembre, le Beagle quitte le port de Callao, direction plein-ouest vers l’archipel des Galápagos. Darwin ne le sait pas encore, mais cette prochaine étape s’avérera décisive pour la future mise au point de sa théorie de la sélection naturelle. Mais pour l’heure, il est tout simplement enthousiaste à l’idée de découvrir ces fascinantes îles du Pacifique!


ETAPE 10
Du 15 septembre au 20 octobre 1835
Le 15 septembre, les îles Galápagos sont en vue. Les explorateurs partent alors pendant un peu plus d’un mois à la découverte de cet archipel équatorial du Pacifique composé d’une dizaine d’îles volcaniques coiffées de milliers de cratères.
Le 17, le Beagle accoste sur l’île Chatham dans une chaleur étouffante. Le sol est constitué d’une coulée de lave basaltique noire, rugueuse et parsemée à certains endroits de petits cônes d’origine volcanique. A première vue, seuls de maigres arbrisseaux rabougris, de grands cactus à la forme étrange, des herbes maladives et quelques acacias semblent pouvoir y pousser. Mais l’île n’est pourtant pas dépourvue de vie animale. Darwin est en effet intrigué par de véritables routes qui semblent avoir été tracées par quelque animal en direction des sources d’eau. Il comprend bien vite quelle en est l’origine en tombant nez à nez avec deux immenses tortues! Très nombreuses, ces véritables emblèmes des Galápagos peuvent fournir jusqu’à 100 kg de viande comestible. Ce qui explique que six à huit hommes soient parfois nécessaires pour les soulever de terre! Charles, lui, tentera à plusieurs reprises de tenir en équilibre sur leur dos, mais sans grand succès…


Le 23, les explorateurs se rendent sur l’île Charles, colonisée depuis six ans par quelques centaines d’hommes de couleur, bannis de la république de l’Equateur pour crimes politiques. Comme ses homologues, l’île se caractérise par quelques arbrisseaux sur la côte, bientôt remplacés par des bois plus verdoyants, puis par une belle végétation d’herbes grossières et de fougères à son sommet. Bien que cochons et chèvres sauvages s’égaillent dans les bois, les tortues géantes constituent le principal aliment des insulaires. Cultures de patates et de bananes viennent compléter ce mets apprécié. Darwin rencontre un homme lui certifiant qu’il peut savoir de quelle île provient une tortue, rien qu’en l’observant. Sur le moment, il n’y prête guère attention…
Le 29, le navire parvient sur la côte de l’île Albemarle recouverte de lave figée et peuplée de grands lézards noirs aquatiques. Pouvant atteindre quatre pieds de long, ces derniers sont les seuls au monde capables de se nourrir de plantes marines. Autre particularité: ils s’avéreront plus grands sur cette île que partout ailleurs… Darwin étudie aussi de très nombreux lézards bruns-jaunâtres hideux, très lents, et pouvant peser jusqu’à 15 livres! Cette espèce terrestre se nourrit de baies, de feuilles d’acacias et surtout de cactus.
Le 8 octobre, accompagné de quelques hommes, Darwin débarque sur l’île James où il rencontre une petite troupe d’espagnols qui pêchent et sèchent des poissons. Ils salent aussi des tortues et, durant cette escale, le naturaliste ne se nourrit que de la chair de ce reptile. La température dépasse les 40°C sur cette île également peuplée de lézards bruns-jaunâtres dont les trous au sol sont si nombreux qu’ils rendent difficile la fixation des tentes. Sur cette côte brûlante, seuls quelques arbrisseaux sans feuilles parviennent à se développer. Mais plus haut, l’air est moins étouffant et la végétation plus accueillante, avec même quelques prairies. Comme sur toutes les îles de l’archipel, les parties hautes accrochant les nuages sont plus humides et fertiles que les parties basses.
Au final, en à peine plus d’un mois, Charles ne collecte pas moins de 193 espèces de plantes, 26 espèces d’oiseaux terrestres, 17 espèces de coquillages, 15 de poissons de mer, 11 d’échassiers et d’oiseaux aquatiques, des reptiles, des insectes… Mais derrière ces chiffres impressionnants, se cache une réalité bien plus étonnante encore: nombre de ces espèces sont uniques au monde. Plus incroyable, certaines d’entre elles existent sur une île de l’archipel et pas sur les autres! Ainsi, chaque île semble avoir généré des espèces qui se sont adaptées spécifiquement à leur environnement. L’exemple des pinsons est à ce titre révélateur. Ces oiseaux, tout en présentant entre eux de frappantes ressemblances morphologiques, se distinguent par divers détails comme la forme et la taille de leur bec. Darwin comprendra que l'isolement de ces volatiles sur ces îles les a conduits, à partir d'une souche unique d'origine continentale, à présenter des variations probablement liées à des différences de mode de vie et d'habitudes alimentaires. Cette découverte, et bien d’autres, contribueront à l’élaboration de sa théorie de la sélection naturelle et à la mise en lumière du mécanisme par lequel les espèces évoluent en s’adaptant à leur milieu.
Mais pour l’heure, nous sommes le 20 octobre 1835 et le Beagle hisse les voiles, cap sur Tahiti!



 

ETAPE 11
Du 15 novembre 1835 au 14 mars 1836
Après une traversée de plus de 5000 kilomètres depuis les îles Galápagos, le Beagle parvient à Tahiti le 15 novembre 1835.
La côte regorge de cocotiers, de bananiers, d’orangers, d’arbres à pain et de diverses cultures. A terre, les explorateurs sont accueillis avec enthousiasme par une foule joyeuse. Darwin est d’emblée séduit par ce peuple charmant. Accompagné de guides tahitiens, le naturaliste part à la découverte de l’intérieur de l’île caractérisé par des montagnes boisées truffées de précipices, d’impressionnants ravins et d’imposantes cascades. La nature regorge de plantes sauvages tropicales. Il découvre ainsi l’ava, plante enivrante que les missionnaires ont éradiquée des zones habitées, tout comme ils ont interdit la vente d’alcool.
Après un rapide passage par Papeete fin novembre, durant lequel la reine de Tahiti est reçue à bord du Beagle, l’équipage jette l’ancre en Nouvelle-Zélande le 21 décembre. Le calme le plus total règne dans les petits villages de la côte, rendant l’accueil bien différent de celui des tahitiens. Darwin découvre des "Nouveaux-Zélandais" à l’instinct guerrier, sales et puants, bien moins civilisés que les tahitiens… Heureusement, la pratique du cannibalisme semble en voie de disparition! L’intérieur du pays est très peu défriché et donc quasi-impénétrable. Pour couronner le tout, la nostalgie de l’Angleterre gagne le jeune Charles. C’est donc avec un certain soulagement qu’il quitte cette contrée fin décembre.
Le 12 janvier 1836, le navire accoste à Sydney. Darwin est subjugué par la capitale australienne. Rues larges et propres, grandes maisons, boutiques garnies, routes construites selon les procédés de MacAdam. On se croirait dans les faubourgs de Londres. Cette colonie est pour lui une preuve de la puissance anglaise… Mais la Nouvelle Galles du Sud présente aussi un visage moins flatteur. Sa population se compose pour partie d’anciens bagnards amenés d’Angleterre, la course à l’argent semble être la principale motivation, et les indigènes sont décimés par les maladies et les alcools européens. L’arrivée des colons anglais a également eu des conséquences sur la faune locale dont se nourrissent les indigènes. Chassé par les lévriers, le gibier sauvage, comme l’émeu et le kangourou, se fait de plus en plus rare. Le naturaliste observera tout de même de magnifiques perroquets, des cacatoès blancs et les étranges ornithorynques.
Le 5 février, le voilier parvient à Hobart Town en Tasmanie, bout de terre isolé au sud de l’Australie. Ici, l’humidité permet une agriculture florissante. Au pied du Mont Wellington s’étendent de prospères cultures de blé et de pommes de terre, des jardins garnis de légumes et d’arbres fruitiers et des pâturages abondants. Autre particularité: tous les indigènes de la région ont été déportés sur une autre île! Le 6 mars, le Beagle jette l’ancre dans le détroit du Roi-Georges, au sud-ouest de l’Australie. Le pays n’est qu’une immense plaine boisée entrecoupée de collines de granit absolument nues. Les explorateurs ne s’attardent pas trop.
Le 14 mars, cap est mis sur les îles Cocos, perdues dans l’océan Indien.


ETAPE 12
Du 1er avril au 9 mai 1836
Le 1er avril 1836, le Beagle arrive en vue des îles Cocos dans l’océan Indien. Elles ont été nommées ainsi car les forêts de cocotiers constituent la principale ressource de ces atolls peuplés de Malais et de quelques Anglais. Le reste consiste en une végétation assez vigoureuse, mais présentant un nombre très limité d’espèces. Certaines d’entre elles, tels l’arbre à savon et le ricin, proviennent de Java et de Sumatra. Darwin est impressionné par ces graines qui ont réussi à germer après avoir parcouru des distances probablement supérieures à 4000 km! Quant à la faune, la liste des animaux terrestres est encore plus restreinte que celle des plantes. Le naturaliste recense tout de même une espèce de rat originaire de l’Ile Maurice, des tortues, quelques oiseaux, des crabes, un petit lézard, treize espèces d’insectes et de nombreuses araignées. En revanche, l’océan environnant recèle une vie foisonnante. Il observe ainsi de magnifiques poissons bleu-vert ne se nourrissant que de corail, de gigantesques coquilles de Chames ou bien encore de nombreux zoophytes aux couleurs et aux formes admirables.
Mais c’est l’origine de ces îles coralliennes qui passionne le jeune Charles. Et une question le taraude tout particulièrement: sur quoi s’appuient les polypes, animaux fabriquant les récifs qui constituent ces atolls? En effet, ne pouvant vivre à de grandes profondeurs, ces animaux marins bien particuliers doivent forcément ancrer leurs constructions sur un support quelconque… A force d’observations, il aboutira à la conclusion que les polypes se développent sur des terres autrefois émergées, s’étant probablement affaissés très lentement en dessous du niveau de la mer. Ainsi, chaque atoll serait un monument élevé sur une île aujourd’hui disparue! Cette thématique l’intéressera au point de publier, une fois rentré en Angleterre, un volume entièrement consacré à ce sujet. Pour l’heure, il est tout simplement subjugué par le combat incessant de la terre et de l’eau dont témoigne la formation de ces récifs coralliens.
Le 12 avril, les explorateurs quittent les îles Cocos pour l’île Maurice qu’ils atteignent le 29. Darwin est d’emblée charmé par l’harmonie du paysage. Au premier plan, la plaine des Pamplemousses est colorée d’immenses champs de canne à sucre vert brillant. A l’intérieur des terres, de beaux nuages blancs s’accrochent aux aiguilles de montagnes basaltiques boisées. Au centre, s’élève un plateau ovale formé de coulées de lave et bordé de cratères. Toutefois, Charles ne reconnaît pas à l’île Maurice un charme aussi grand que celui de Tahiti. Il flâne aussi dans la grande ville de Port-Louis aux rues propres et régulières, à la tranquille population indienne, aux librairies bien garnies et qui possède même un joli théâtre. Même sous domination anglaise, le caractère français imprègne encore la culture de l’île de France comme on la nommait auparavant. Bien que peu apprécié des résidents français, le gouvernement anglais semble toutefois avoir augmenté la prospérité du pays.
Le 9 mai sonne l’heure du départ. Le Beagle quitte Port-Louis et s’élance vers le cap de Bonne-Espérance, à la pointe méridionale de l’Afrique du Sud.



ETAPE 13
Du 31 mai au 2 octobre 1836

Les explorateurs parviennent le 31 mai 1836 au cap de Bonne-Espérance où ils découvrent un paysage déprimant. La petite ville de Simon’s Bay ne comporte en effet que de monotones maisons, très peu de jardins et quasiment aucun arbre. Les environs de Cap Town sont toutefois plus accueillants et la ville elle-même arbore un caractère tout britannique. Mais ce qui plaît apparemment le plus à Darwin durant cette escale, ce sont ses discussions avec Sir John Herschel, astronome et philosophe anglais résidant au Cap. Tous deux sont alors loin de se douter qu’ils seront un jour enterrés côte à côte à l’abbaye de Westminster à Londres!
Le 18 juin, le Beagle met les voiles pour Sainte-Hélène qu’il atteint le 8 juillet. Cette île perdue en plein Atlantique Sud s'élève abruptement de l’océan, tel un immense château noir. Charles s’installe près du tombeau de Napoléon à partir duquel il explore les environs malgré un vent impétueux et de fréquentes averses. Ses observations penchent en faveur de la théorie selon laquelle cette île volcanique est géologiquement très ancienne, avec des pics montagneux faisant partie d’un immense cratère dont le côté méridional a été balayé par la mer. Dans les hauteurs, le naturaliste répertorie d’anciennes espèces de coquillages terrestres. Il impute leur extinction aux cochons et aux chèvres dont l’introduction sur l’île a détruit les forêts qui leur servaient d’habitat. Dans les parties basses de l’île, de nombreuses plantes importées d’Angleterre ont également envahi l’écosystème.
Le 14 juillet, le voilier met le cap au Nord-ouest et jette l’ancre cinq jours plus tard sur l’île volcanique désolée d’Ascension. Darwin est intéressé par des rats à la fourrure différente et de plus petite taille que le rat commun. Selon lui, il s’agit d’espèces importées devenues sauvages et dont les caractéristiques ont varié pour s’adapter aux conditions insulaires. Un nouvel indice de l’évolution après ses découvertes sur les îles Galápagos! La géologie du lieu l’intrigue aussi vivement et notamment les "bombes volcaniques", ces masses de lave projetées en l’air et figées sous forme sphérique. Mais son excitation atteint son apogée lorsqu’il reçoit une lettre de ses sœurs lui annonçant que certains de ses pairs souhaiteraient le voir prendre place parmi l’aréopage des hommes de science importants. Fou de joie, il se met à escalader en bondissant les montagnes de l’île, faisant résonner les roches volcaniques sous son marteau de géologue! Pour le jeune naturaliste, l’Histoire est en marche…
Le 23 juillet, le capitaine FitzRoy décide de retourner à Bahia afin de compléter des observations chronométriques faites au début du périple. Ceci déconcerte certains membres de l’équipage désireux maintenant de regagner l’Angleterre au plus vite. Darwin se fait au contraire une joie de revoir une dernière fois la beauté de la nature tropicale! La côte brésilienne est atteinte le 1er août. Le 19, l’équipage amorce son retour définitif vers l’Angleterre qui sera entrecoupé par deux très brèves escales sur les archipels du Cap-Vert et des Açores.
Le 2 octobre 1836, le Beagle pénètre dans le port anglais de Falmouth après un périple de quatre ans, neuf mois et cinq jours!



ETAPE 14
Après le retour du Beagle
Après ce voyage hors du commun autour du monde, Charles Darwin s’installe à Londres et se marie le 29 janvier 1839. Son épouse, Emma Wedgwood, lui donnera dix enfants. Il publie son journal de voyage, connu sous le titre Voyage du Beagle, qui rencontre un vif succès, bien supérieur à celui du compte-rendu de l’expédition rédigé par le capitaine FitzRoy. Celui-ci en conçoit d’ailleurs une certaine rancœur.
Ce succès propulse Darwin au poste de secrétaire de la Geological Society.
Souffrant de nausées, de vertiges, d’insomnie et de faiblesse chroniques dont on ne trouvera jamais la cause, il décide de s’installer en 1842 dans un petit village du Kent. Il y mène une vie campagnarde et exploite méthodiquement le matériel rapporté de son périple. Comme il en avait pris l’habitude sur le Beagle, il continue à noter ses observations au jour le jour sur un petit cahier jaune. Rituel qu’il gardera jusqu’à son décès en 1882.
Si l’idée de la sélection naturelle s’impose à lui dès son retour en 1836, il lui faudra plus de vingt ans pour ordonner son travail. C’est à l’été 1858 qu’un événement va accélérer les choses. En effet, le naturaliste Alfred Wallace lui envoie pour avis un projet d’article dans lequel il expose l’essentiel des idées que Darwin a déjà formulées depuis longtemps sans les publier. Cet épisode précipite la publication en 1859, de L’Origine des espèces, qui remporte un succès immédiat! En exposant le mécanisme par lequel les espèces évoluent en s’adaptant à leur milieu, l’ouvrage remet en cause le dogme religieux de la Création et provoque une vive polémique dont certains soubresauts agitent encore la société aujourd’hui.

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